| Perception et apparences trompeuses |
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| Vendredi, 16 Décembre 2011 12:47 |
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Publié dans l'Actualité Médicale le 14 décembre 2011
En conférence, il m’arrive souvent d’utiliser le motif de Kanizsa (figure 1, ci-dessous) et d’inviter les participants à le décrire. Généralement, ils répondent : des triangles, des pac-men, l’Étoile de David. Pourtant, il n’y a que des disques tronqués et des segments de droite. Toutefois, nous sommes tellement habitués à repérer les triangles qu’il faut faire un effort pour ne pas les percevoir. Se pourrait-il qu’il en soit de même pour l’analyse des réalités que nous rencontrons au fil des jours ?
Mécanismes neurologiquesSi certains programmes neurologiques, comme le réflexe de succion et la respiration, sont innés et disponibles dès la naissance, alors que d’autres apparaissent avec le temps en fonction de la maturation du cerveau, la plupart de nos « connaissances » sur le monde sont acquises à travers l’expérience. D’ailleurs, nous sommes invités depuis la petite enfance à repérer des triangles. Nos récepteurs sensoriels envoient un signal électrochimique vers le néocortex, qui est modifié au fil des étapes de traitement neurophysiologique en fonction des caractéristiques physiques (nombre, orientation, couleur, etc.) des formes perçues. Par un mécanisme que Donald Hebb a appelé « assemblage cellulaire », les neurones qui sont actifs en même temps finissent par créer des connexions en nombre suffisant pour fonctionner dorénavant en réseau. Ainsi, l’apprentissage des formes géométriques crée des réseaux qui, lorsqu’on voit partiellement un triangle ou un carré, accélèrent le traitement de l’information avant même que nous en ayons conscience. C’est le principe d’inférence néocorticale qui, dans le cadre du motif, nous donne l’impression que nous voyons un triangle ou l’étoile, à cause des empreintes laissées par l’expérience de discrimination géométrique. Biais d’intentionnalitéLes empreintes physiologiques traduisent un concept qui explique comment, depuis notre plus tendre enfance, nous analysons l’environnement ou les faits en fonction de notre expérience. Cette expérience repose autant sur des éléments objectifs que sur l’impact émotionnel ressenti dans la situation. Et plus forte est l’émotion, plus l’empreinte physiologique est importante et affectera la lecture que nous ferons de la réalité présente et induira des modes d’action en fonction de la teneur de cette lecture. Ce processus physiologique peut aussi induire des biais d’intentionnalité, qui se caractérisent par l’attribution à autrui d’une intention particulière, souvent négative, en réponse à un événement accidentel ou à une maladresse relationnelle. Par exemple, une personne ayant consommé trop d’alcool tend à interpréter les faits en fonction d’empreintes reflétant généralement ses blessures relationnelles et à induire des réactions défensives ou dépressives. En fait, les empreintes déclenchant les réactivités schizoparanoïaques sont plus accessibles, puisque l’alcool altère de manière transitoire le fonctionnement d’aires cérébrales qui, usuellement, inhibent les empreintes de l’enfance et, conséquemment, ravive d’éventuelles incompréhensions qui seront projetées sur l’autre. Par ailleurs, il est courant d’entendre certaines personnes affirmer qu’on les manipule au lieu de locutions reflétant la prise en compte de leur part de responsabilité, ne serait-ce qu’au niveau des émotions ressenties, ce qui pourrait se traduire par « je me sens manipulé ». Risques durant la pratique cliniqueDurant la formation universitaire, nous apprenons à relever des indices qui facilitent la lecture des difficultés physiques ou psychiques des patients. La lecture d’un livre, la formation théorique et la supervision effectuée par un patron contribuent à accélérer le processus diagnostique encouragé par un réseau de la santé qui tend plus à submerger ses professionnels qu’à leur permettre de prendre en compte toute une série d’indices parfois contradictoires. Dans le domaine de la santé mentale, les étiquettes diagnostiques permettent ainsi d’orienter, à travers un langage commun pour les professionnels de la santé, les interventions cliniques, qu’elles soient pharmacologiques ou psychothérapeutiques. En outre, leur usage facilite les discussions autour des théories entre des experts disséminés dans le monde entier. Mais la personne est-elle seulement le reflet qu’on lui renvoie dans une situation de détresse ? Récemment, la psychologue Lyne Girard rappelait l’importance du sens des comportements pour planifier une direction psychothérapeutique. Or, la dyade thérapeutique implique deux personnes qui interagissent, chacune campée dans un rôle précis, soit le professionnel et le patient. Mais comment ces personnes peuvent-elles se comprendre si elles ne tiennent pas compte de la nature et de la valeur de leurs propres représentations avant de prendre une décision éclairée pour contrer une difficulté ? Je remarque que, en supervision clinique ou en formation, il est délicat de souligner cette particularité. Le thérapeute est généralement un professionnel efficace qui se base sur des critères objectifs. Toutefois, le sentiment d’impuissance devant la souffrance d’un patient peut conduire certains à croire qu’ils sont à l’abri de toute forme de subjectivité ou de jugements de valeur, parce qu’ils ont acquis de larges connaissances ou qu’ils utilisent des critères standardisés. Or, du moins en ce qui concerne la santé mentale, ils ne tiennent pas compte du continuum dans le développement neurophysiologique de la personne et invitent à une conclusion qui détermine la nature de l’intervention, qui pourrait, dans certains cas, être précoce, voire incomplète. La volonté d’aider, le manque de temps, la résonance émotionnelle avec la détresse des patients, la peur d’une plainte, la difficulté de concilier travail et famille, etc. sont autant de sources qui peuvent altérer le bon jugement clinique, sauf s’ils sont pris en considération dans le processus décisionnel. Les professionnels travaillant à l’urgence, les médecins de famille et les psychiatres pourraient ainsi être les cliniciens les plus sensibles à ces éventuels biais d’interprétation, à cause du peu de temps dont ils disposent pour évaluer les critères déterminant la problématique médicale. Dans des situations de stress, la fatigue de compassion guette le clinicien et peut induire une réaction plus subjective qu’objective, en fonction de la manière dont il se représente la santé ou les critères qu’il privilégie pour poser son diagnostic. Par exemple, lors de la fameuse pandémie de grippe A(H1N1), les patients arrivant en détresse physiologique ont peut-être été parfois étiquetés « H1N1 », alors que les symptômes observés auraient pu refléter d’autres pathologies qui n’ont peut-être pas reçu toute l’attention nécessaire. Dès lors, se pourrait-il que la manière dont la crise sanitaire a été gérée par certains responsables ait été affectée par des éléments plus subjectifs qu’objectifs ? Nous sommes tous des êtres humains, influencés par nos connaissances, mais aussi par nos empreintes émotionnelles. La prise en compte, seul ou en compagnie de collègues, du risque de biais permet d’améliorer la qualité du processus de décision et la démarche réflexive qui vise à affiner nos interventions. Pour en savoir plus
Publié dans l'Actualité Médicale le 14 décembre 2011 Auteur: Joël Monzée, Ph.D.
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| Mise à jour le Vendredi, 16 Décembre 2011 13:19 |





