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Émilie et Ovila PDF Imprimer Envoyer
Lundi, 23 Janvier 2012 14:21

 

Publié dans l'Actualité Médicale le 18 janvier 2012

 

Le volume des connaissances doublerait tous les cinq ans. Jean Fourastié, philosophe et économiste, comparait ce volume a une sphère: plus son volume s’accroît, plus la surface qui sépare ce qui est connu et ce qui ne l’est pas est large. Paradoxalement, plus on sait, moins on connait, car les phénomènes sont de plus en plus complexes et difficiles à maîtriser… L’essor scientifique a profondément changé la société, en moins d’un siècle. Ce n’est pas sans affecter notre compréhension de la «normalité».

Métamorphose sociale

Qui n’a pas regardé la télésérie «Les filles de Caleb»? Cette histoire nous plonge dans la relation tumultueuse entre Émilie et Ovila, une institutrice primaire et son élève, dans les campagnes du Québec…

Pourtant, est-ce «normal» qu’une institutrice puisse voler en juste noce avec un enfant? Était-ce une relation «socialement acceptable», alors qu’aujourd’hui on réprouverait une telle union?

À cette époque, les élèves effectuaient huit années d’école primaire. Pour devenir institutrice, Émilie a suivi ensuite une année d’École normale et devait avoir quinze ans, quand elle a commencé à enseigner. Quant à Ovila, il devait probablement avoir quatorze ans. Il n’y avait donc pas plus d’une année de différence entre les deux, voire aucune si Ovila était né le 30 septembre et Émilie, le 1er octobre. Le même âge, mais avec deux réalités: elle enseigne et lui attend d’aller courir dans les bois!

Cette histoire n’est pas si lointaine. Mon père a connu l’école primaire qui durait huit années. Ma mère, trois ans plus jeune, a fait six années au primaire, trois au secondaire et une année d’École normale, pour devenir institutrice à 16 ans en 1961. Aujourd’hui, on demande six années au primaire, cinq au secondaire, deux au Cégep et quatre ans à l’université, soit huit années de plus qu’à Émilie, avant de se voir confier une classe.

C’est la même chose en médecine. Le musée McCord nous apprend que ce n’est qu’à partir de 1909 que les étudiants en médecine reçoivent une formation spécifique d’une durée de cinq ans, après les huit années d’école primaire. Il y a un siècle, on devenait donc médecin vers 20 ans!

Dans les années 1940, l’essor scientifique contraint les médecins à se spécialiser et la durée de formation s’accroît. Aujourd’hui, elle repose, vous le savez mieux que moi, sur un doctorat de quatre ans, auquel s’ajoutent la résidence et la formation continue. Et certaines universités encouragent leurs étudiants à effectuer un baccalauréat en santé ou une année pré-doctorale, avant d’entreprendre leur formation médicale.

Émergence de l’adolescence

À l’époque d’Émilie et d’Ovila, l’adolescence n’existait donc pas vraiment. L’obligation d’aller à l’école fut une avancée sociale au début du vingtième siècle, car elle interdisait le travail des enfants dans les usines. Les jeunes commençaient alors à travailler vers 14 ans ou devenaient apprentis. Seuls les enfants des nobles et des bourgeois pouvaient s’offrir le plaisir de prolonger leurs études. Et lorsqu’ils s’embêtaient, un duel par ci, une cavalcade par là, permettaient du tuer l’ennui.

Précédemment, on mariait les jeunes entre douze et quatorze ans. Le film «Le retour de Martin Guerre» nous montre comment, au seizième siècle, il était anormal qu’une fille de quatorze ans n’ait pas encore donné naissance à un enfant. Sa version américaine, «Sommersby», se passe au dix-neuvième siècle et montre une réalité similaire.

Jusqu’il y n’y a pas si longtemps que cela, les gars allaient dans les bois ou, malheureusement, à la guerre. La prolongation des études convient certainement à certains et représente une nécessité tant pour le développement social, que pour l’adaptation des occidentaux à leur communauté. Toutefois, leur biologie n’a pas évolué aussi vite que les connaissances.

Génétiquement, les hommes sont «programmés» pour être des chasseurs-cueilleurs. Leur univers est la nature et le mouvement. Leur cortex pariétal gauche est plus large que celui des filles: c’est leur GPS biologique. Comme Ovila, ils se rassurent dans l’action, ils bougent et ils partent dans les bois pour retrouver leur sérénité… Est-ce que cela pourrait expliquer pourquoi plus de garçon sont étiquetés comme hyperactifs, lorsqu’ils vivent de l’anxiété dans la classe ou la maison, et que lorsqu’ils se sentent incompris ils puissent décrocher?

Les femmes, comme Émilie, sont plus relationnelles et contribuent depuis toujours à la transmission des valeurs culturelles. Leur cortex temporal gauche est plus ample et les femmes disposent de plus de neurones dédiés notamment à la communication. Se pourrait-il que les filles, sous l’effet de l’anxiété, puissent préférer maintenir le lien que de confronter l’adulte?

Biologiquement, il y a un continuum, pas de dichotomie. Mais il est courant qu’un homme ne parle que lorsqu’il a trouvé une solution à ses difficultés et que la femme ait besoin de se sentir accueillie et écoutée, lorsqu’elle traverse une période de doute.

Émergence de syndromes

La prolongation des études est logique quand on regarde l’augmentation des connaissances, mais elle a créé une période dans laquelle les jeunes sont maintenus dans un état trop souvent coercitif, alors que leur biologie les pousse à l’indépendance.

On parle de crise d’adolescence, de mère-adolescente, d’hyperactivité, d’homme-enfant, etc. Se pourrait-il que certaines étiquettes puissent discréditer des modes de vie qui étaient les nôtres, il n’y a pas si longtemps? Se pourrait-il que notre définition de la normalité soit affectée par nos attentes?

Certes, la complexité du monde s'est accrue. Elle cause donc de plus en plus de difficultés d’adaptation faisant émerger des comportements réactifs qu’on considère comme des maladies psychiatriques, alors que ce sont des comportements biologiquement inscrits dans nos gènes pour contrecarrer l’anxiété.

Par ailleurs, la théorisation des problématiques sociales peut nous piéger lorsqu’on propose une vision mécanique des phénomènes, alors que la plupart sont de nature systémique. Si c’est légitime, ça affecte surtout notre compréhension du développement de l'enfant et l’organisation sociale...

La difficulté de s’adapter peut, bien sûr, faire émerger des troubles de la personnalité chez l’adulte, mais il y a de nombreux rendez-vous qui se présentent «avant» et qui nécessiteraient une présence bienveillante, plutôt que fonctionnelle.

Deux questions qui peuvent être utiles pour mieux comprendre le sens des comportements des enfants: que vis-tu et quel est ton besoin, en ce moment? Reconnaître respectueusement leur réalité est le meilleur moyen pour les initier à leur responsabilité.Le volume des connaissances doublerait tous les cinq ans. Jean Fourastié, philosophe et économiste, comparait ce volume a une sphère: plus son volume s’accroît, plus la surface qui sépare ce qui est connu et ce qui ne l’est pas est large. Paradoxalement, plus on sait, moins on connait, car les phénomènes sont de plus en plus complexes et difficiles à maîtriser… L’essor scientifique a profondément changé la société, en moins d’un siècle. Ce n’est pas sans affecter notre compréhension de la «normalité».

Pour en savoir plus :

  • J. Fourastié, Les Conditions de l'esprit scientifique. Paris, Gallimard, 1966.
  • J. Monzée, «Développement de l’enfant et représentations symboliques», in J. Monzée (dir.), Ce que le cerveau a dans la tête : perception, apparences et personnalité, Éditions Liber, Montréal, 2011: 107-144
  • Musée McCord, [http://www.mccord-museum.qc.ca], consulté en décembre 2011.

 

Publié dans l'Actualité Médicale le 18 janvier 2012

Auteur: Joël Monzée, Ph.D.

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Mise à jour le Lundi, 23 Janvier 2012 14:31