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J’ai mal à mon humanité PDF Imprimer Envoyer
Vendredi, 16 Décembre 2011 00:28

 

Lettre ouverte de Joël Monzée, publiée le 16 décembre 2011 par Profession Santé et l'Actualité médicale.

 

Le 21 février 2009, un homme choisit de tuer ses deux enfants, alors que son ex-conjointe vient de lui retirer les clés de la maison familiale.

Le 22 juillet 2011, un homme choisit de massacrer 77 adolescents qui s’étaient réunis pour réfléchir à l’amélioration du bien-être collectif, car ses idées politiques divergent de celles des jeunes.

Le 13 décembre 2011, un homme choisit de lancer des grenades et de tirer à l’arme automatique sur la foule, majoritairement des adolescents qui sortaient des écoles après avoir passé leurs examens; on compte actuellement cinq morts, dont trois jeunes.

Qu’ont en commun ces trois drames qui se sont déroulés à Piedmont, à Utøya et à Liège? Des hommes meurtris choisissent de donner la mort à des enfants et à des adolescents dans un vain espoir de calmer leur douleur psychique.

En tant qu’homme, en tant que père, en tant que néo-Québécois d’origine liégeoise, en tant qu’ancien activiste étudiant, en tant que psychothérapeute et en tant que chercheur en pédiatrie, j’ai mal à mon humanité.

Ces cinquante dernières années, la société occidentale s’est complexifiée de manière exponentielle, sans que les structures sociales n’évoluent vraiment pour répondre à la détresse des gens, et surtout à celle des enfants.

Après chacune de mes interventions médiatiques, et régulièrement dans ma pratique clinique, des parents m’appellent au secours, à la suite de pressions de l’Éducation pour donner des psychostimulants à leur enfant. Il y a deux semaines, l’une de ces familles m’apprend que dix des quatorze enfants de la classe, pourtant «régulière», sont déjà sous Ritalin et que leur enfant en aurait aussi besoin, selon l’enseignante qui leur a glissé dans les mains un DVD vantant les avantages des psychostimulants et fourni les coordonnées d’une psychologue du quartier qui «fait des rapports qui facilitent la prescription de ce médicament».

Comment se fait-il que quatre fois plus de gars reçoivent des psychostimulants? Comment se fait-il que c’est principalement des gars qui décrochent? Comment se fait-il que ce sont des hommes qui massacrent des enfants? La testostérone est peut-être un facteur, mais elle n’explique pas tout. Et, désolé pour ceux qui y croient, je ne pense pas que la génétique prédétermine les comportements qu’on associe aux psychopathologies.

La réalité est à la fois plus complexe et plus simple.

Bien sûr, les comportements décriés par les enseignants et les parents à la maison sont parfois problématiques et, dans certaines situations, inacceptables. Ce que cela nous dit, surtout, c’est que ces enfants, ces adolescents, ces jeunes adultes et ces hommes matures sont en grande souffrance intérieure.

Certes, il y a des graines de psychopathes et il y en a qui le deviennent réellement. On peut voir cela comme une fatalité, mais quand cette fatalité nous touche dans notre chair de plus en plus souvent, ne serait-il pas temps de reconsidérer les valeurs et les modes de fonctionnement actuellement privilégiés dans notre société?

Bien sûr, aucun des trois auteurs des meurtres cités ci-dessus n’a été sous Ritalin, mais ils traduisent tout de même la difficulté de notre société à canaliser l’émotivité des garçons.

Entre le moment où un enfant vit une grande souffrance et le moment où il y a un passage à l’acte criminel, il y a de nombreux rendez-vous manqués dans les familles, les écoles, les communautés. Ces rendez-vous manqués créent encore plus de déséquilibres biochimiques, ils sont de plus en plus sérieux et le cerveau n’a qu’une seule ressource pour «survivre»: créer des clivages entre les différents souvenirs et ressentiments. Devenus adultes, certains vont s’exprimer par un trouble de personnalité pour tenter de réduire la douleur psychique.

Dans certaines situations, et plus encore dans une société basée sur l’image, c’est le trouble narcissique qui s’installe. Qu’un enfant ait besoin d’être rassuré quand il demande s’il est bon, c’est normal. Mais si on ne répond pas à son besoin, il va se construire une image de lui déformée, tantôt magnifique, tantôt abjecte. Le trouble émerge petit à petit dans l’un des deux pôles. Le trouble de personnalité narcissique est sain, au départ, à moins que la douleur psychique ne soit trop grande.

Dans certains cas, ce trouble devient malsain, et c’est la porte ouverte pour les comportements amoraux, le déni des problèmes, la dissimulation des erreurs, l’intimidation, la manipulation, l’excommunication philosophique… Et puis, un jour, la douleur est trop grande, un événement crée une bascule de l’esprit qui disjoncte, le trouble narcissique malsain devient antisocial et le tueur en série apparaît pour le grand malheur de tous et chacun.

J’ai mal à mon humanité, car nous avons une responsabilité individuelle dans chacun de ces drames. Nous avons une part de responsabilité qui est d’autant plus importante si nous avons des métiers qui pourraient réduire cette souffrance ou que nous sommes proches d’un petit voisin en détresse qu’on préfère ignorer au profit de son confort personnel.

Dans leur délire psychotique, peut-on supposer que ces trois assassins, en tuant enfants et adolescents, voulaient tuer leur propre histoire, leur propre enfance? L’état de déséquilibre psychique est tel, qu’ils ne s’en rendent même pas compte ou, alors, ils tentent de se suicider, car leur ignominie n’a pas effacé leur douleur.

De par mon expérience personnelle, ainsi qu’à titre de superviseur clinique et formateur d’intervenants auprès des enfants, je constate à quel point la souffrance d’un enfant réveille celle de l’adulte continuellement. Cela nécessite dans la plupart des cas que l’intervenant fasse lui-même une thérapie pour mieux gérer la résonance émotionnelle.

En fait, tous les enseignants, les psys, les TS et TES, les médecins travaillant avec des enfants auraient intérêt à entreprendre une démarche personnelle, quelle qu’elle soit, pour être apte à offrir de la bienveillance à l’enfant et tolérer la résonance émotionnelle, voire s’en servir pour développer son humanité.

Malheureusement, comme le disait déjà un chroniqueur lors de mai 1968 pour décrire l’émergence des mouvements sociaux: «l’heure est à l’urgence». On veut tout et tout de suite. On pave alors les chemins de l’enfer, malgré nos bonnes intentions.

Pourquoi? Parce que ce n’est pas en donnant des médicaments psychotropes à des enfants qu’on peut effacer leur détresse. La plupart des enfants de notre monde occidental vivent beaucoup d’anxiété et d’angoisse. Trop ou pas assez de parents, de profs, d’intervenants. Centrés sur la performance, les deux extrêmes sont aussi dommageables l’un que l’autre. L’anxiété est omniprésente chez beaucoup d’enfants, même s’ils la banalisent. Et les comportements dérangeants ne sont généralement que des réponses maladroites à ces déséquilibres.

Peut-être que les médicaments peuvent tempérer momentanément cette détresse, mais elle est souvent donnée pour les faire performer à l’école et pour les contraindre chimiquement à se conformer à nos attentes. Et, si nous ne changeons pas notre manière de nous comporter avec les enfants, si nous choisissons de taire les «symptômes» par l’usage de la pharmacologie, si nous ne passons pas plus de temps à les écouter et les guider à développer des stratégies responsables, nous allons collectivement contribuer à créer d’autres Turcotte, Breivik et Amrani.

Pire, quand des individus en grande souffrance prennent le contrôle d’un pays (ou d’une banque), leur trouble de personnalité peut faire des millions de victimes.

Joël Monzée, PhD
Docteur en neurosciences
Psychothérapeute
Directeur, Institut du développement de l’enfant et de la famille
Professeur associé, département de pédiatrie, Université de Sherbrooke

 

Publié dans l'Actualité Médicale le 16 décembre 2011

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Mise à jour le Jeudi, 29 Décembre 2011 15:06